Les réseaux sociaux transforment les dynamiques sociales et politiques au Sahel comme ailleurs. Pour éclairer ces changements, Mirjam de Bruijn, anthropologue et professeure au Centre d’études africaines de l’Université de Leyde aux Pays-Bas, à répondu à nos questions.
Quand et comment les réseaux sociaux se sont-ils implantés au Sahel ?
L’essor des réseaux sociaux au Sahel a commencé vers 2009 avec l’arrivée de Facebook. Des stratégies comme le « free access », permettant d’utiliser l’application gratuitement sur des téléphones préinstallés, ont favorisé leur adoption rapide. Ces offres étaient accessibles même dans les zones rurales, où les infrastructures numériques étaient limitées. L’arrivée de WhatsApp vers 2015 a accéléré cette dynamique, rendant la communication plus instantanée et collective.
Quels sont les usages dominants des réseaux sociaux ?
WhatsApp est devenu l’application la plus utilisée. Elle connecte les familles et communautés via des groupes locaux et permet un échange constant d’informations. Les messages provenant de plateformes comme Twitter y sont souvent relayés sous forme de captures d’écran ou de liens. Pour les journalistes, ces réseaux sont une source d’information, mais ils diffusent aussi des rumeurs qui, sans vérification, peuvent devenir l’unique version des faits dans certaines régions isolées.
Quel est leur impact sur les relations sociales et politiques ?
Les réseaux sociaux participent à la polarisation sociale. Ils véhiculent des discours liés à des identités ethniques ou historiques qui renforcent parfois les tensions. Ils jouent aussi un rôle dans la mobilisation sociale. Les réseaux sociaux permettent aux gens de s’organiser, on l’a vu en 2011 pendant les printemps arabes mais aussi pendant le printemps subsaharien qui a suivi. Les mouvements de protestation Ouagadougou entre 2014 et 2015 ou à Bamako entre 2020 et 2021 se sont souvent fait à travers des appels téléphone et via les réseaux sociaux à l’époque. Toutefois, cette capacité d’organisation citoyenne peut aussi alimenter les divisions internes.
Comment les gouvernements réagissent-ils face à ces usages ?
Les fermetures temporaires des réseaux sociaux, fréquentes par le passé, sont de moins en moins utilisées. Les autorités préfèrent désormais exploiter ces plateformes pour diffuser leur propagande et surveiller les échanges en ligne. Les réseaux sociaux deviennent ainsi à la fois des outils de contrôle et des espaces de contestation.
Quel rôle jouent les médias traditionnels face à cette nouvelle donne ?
Les réseaux sociaux redistribuent le pouvoir médiatique au profit d’influenceurs et de journalistes citoyens. Les médias classiques, comme les radios communautaires, sont fragilisés par ce nouveau paysage. Pourtant, l’interconnexion entre anciens et nouveaux médias reste forte : les journalistes utilisent les réseaux pour s’informer et, en retour, les contenus des réseaux sont parfois relayés dans leurs émissions. Cependant, la diffusion massive de contenus non vérifiés, favorisée par les algorithmes commerciaux des grandes plateformes, pose un défi majeur pour la qualité de l’information et la lutte contre la désinformation.